Nous continuons d’organiser nos vies, nos institutions et nos conflits comme si la rareté matérielle devait rester pour toujours la loi fondamentale de l’humanité. Nous formons les enfants pour qu’ils trouvent une place dans la production. Nous distribuons les revenus par le travail. Nous mesurons l’utilité à l’effort nécessaire. Nous opposons encore capital et travail, marché et redistribution, croissance et protection, comme si le cadre industriel dans lequel ces conflits sont nés était indépassable.
Pourtant, ce cadre commence à se fissurer.
L’intelligence artificielle ne se contente plus d’accélérer certains gestes. Elle apprend à produire du langage, du raisonnement, des images, du code, des décisions et des connaissances. La robotique commence à lui donner prise sur le monde physique. Nous ne savons pas à quelle vitesse cette convergence progressera, ni jusqu’où elle ira. Mais nous savons déjà quelle possibilité elle ouvre : une part croissante de ce qui exigeait jusqu’ici du temps humain pourrait être produite sans travail humain correspondant.
Cette possibilité ne garantit rien. Elle peut être ralentie, capturée, interdite ou dévoyée. Elle peut accroître la domination avant d’accroître la liberté. Mais elle change la question politique centrale. Il ne s’agit plus seulement de savoir comment produire davantage avec notre travail. Il faut commencer à décider ce que devient une civilisation lorsque le travail nécessaire cesse progressivement d’en être l’axe.
La rareté n’est pas une vertu
Nous refusons de romantiser la pénurie.
La pauvreté n’élève pas. La corvée n’ennoblit pas. La maladie, la faim, l’épuisement, l’ignorance et la dépendance ne sont pas les gardiens secrets d’une vie authentique. Ce sont des limitations que l’humanité a toujours cherché à repousser.
L’économie de marché, la science, l’entreprise, l’échange et la technologie ont produit une prospérité sans précédent. Leur puissance vient de leur capacité à multiplier les expériences, coordonner les initiatives et transformer des luxes en biens ordinaires. Cette histoire doit être défendue contre les nostalgies de la pauvreté et les politiques qui administrent la pénurie au lieu d’augmenter les capacités.
Mais la prospérité industrielle n’est pas l’abondance. Elle dépend encore massivement du labeur humain, du salaire et de la rareté. Elle a libéré des forces immenses sans répondre à la question de leur destination. Elle a produit plus de moyens, mais non les fins capables de les orienter.
L’Ère de l’Abondance ne propose donc ni de renverser la modernité, ni d’en prolonger aveuglément la logique. Elle veut accomplir sa promesse matérielle tout en affrontant ce qu’elle a laissé vide.
L’esclave sans esclave
Toutes les abondances du passé furent réservées à quelques-uns.
Le citoyen d’Athènes, l’aristocrate, le rentier ou le maître de maison pouvaient consacrer leur temps à la politique, à l’art, à l’étude ou au loisir parce que d’autres portaient la nécessité à leur place : esclaves, serfs, domestiques, ouvriers ou travailleurs lointains. Le loisir des uns se payait de la peine des autres.
Ce qui rendait ces mondes injustes n’était pas le temps libéré. C’était la subordination humaine qui le rendait possible.
Pour la première fois, nous pouvons entrevoir une autre réponse : déléguer une part croissante de la peine à des machines plutôt que l’imposer à une sous-classe. L’intelligence artificielle et la robotique pourraient accomplir la fonction économique autrefois confiée aux dominés, sans réduire des humains à cette fonction.
Nous appelons provisoirement cette idée l’esclave éthique. La formule est volontairement inconfortable. Elle ne signifie pas qu’une machine devrait devenir notre esclave. Elle désigne la possibilité de séparer la production de la souffrance et le loisir de l’asservissement humain. Elle reste suspendue à une question morale que nous ne devons pas esquiver : si une machine pouvait éprouver ou souffrir, son statut devrait être repensé.
L’enjeu n’est pas de recréer Athènes à l’échelle du monde. Il est de rendre possible ce qu’Athènes réservait à quelques-uns, sans reproduire ce sur quoi elle reposait.
L’abondance n’est pas le paradis
L’abondance matérielle ne supprime ni la condition humaine, ni le conflit, ni la finitude.
Certaines raretés peuvent reculer fortement : énergie, calcul, information, objets, nourriture, soins ou capacités de production. D’autres ne disparaissent pas parce qu’elles sont relationnelles, positionnelles ou physiques par nature : le temps, l’attention, la confiance, l’intimité, l’accès à des personnes singulières, certains lieux, le prestige, le pouvoir et la mortalité.
Le conflit distributif ne s’évanouit donc pas. Il migre.
Quand les biens se multiplient, le regard des autres devient plus précieux. Quand la production devient presque illimitée, le discernement devient rare. Quand chacun peut créer, la reconnaissance ne peut être distribuée à l’infini. Quand l’argent perd une part de son rôle de convertisseur universel, le pouvoir se fragmente en audience, légitimité, réputation, récit, relations et capacité de décision collective.
Cette migration peut produire un monde plus libre, peuplé de hiérarchies multiples et choisies. Elle peut aussi produire une lutte féroce pour le statut, l’attention et l’accès. L’abondance ne met donc pas fin à la politique. Elle déplace son terrain.
Notre horizon n’est pas un monde sans limites. C’est un monde où la survie matérielle pèse moins lourd, afin que les limites réellement humaines apparaissent enfin pour ce qu’elles sont.
La transition décidera de la destination
Une capacité technique n’est pas encore une société.
Si quelques acteurs possèdent les modèles, les robots, l’énergie, les infrastructures et les données nécessaires à la production, l’automatisation peut créer une concentration de pouvoir sans précédent. Une majorité entretenue mais privée de propriété, de décision et de rôle ne serait pas libre. Elle ressemblerait moins à une société d’abondance qu’à un néo-féodalisme confortable.
La question décisive de la transition est donc simple à formuler : qui possède les machines à abondance, et selon quelles règles leur puissance est-elle distribuée ?
Nous refusons deux facilités. La première consiste à croire que le marché résoudra spontanément toute concentration qu’il aura contribué à produire. La seconde consiste à conclure que seule la propriété collective et centralisée peut protéger la société. La capacité naît mieux de l’innovation, de l’entreprise et de marchés ouverts ; la liberté exige en même temps un droit solide, une concurrence réelle, une diffusion du capital, des mécanismes de sécurité et des institutions capables d’empêcher la capture.
Les instruments précis restent à instruire : propriété largement répartie, participation au capital productif, impôt négatif, revenu universel ou de participation, services essentiels abondants, nouvelles formes de dividende technologique. Aucun slogan ne dispense de comparer leurs effets sur l’autonomie, la dignité, l’initiative et le pouvoir.
La transition sera probablement plus conflictuelle que la destination. C’est au moment où le travail perdra son rôle distributif que la distribution comptera le plus. C’est au moment où les anciennes institutions paraîtront encore familières qu’elles deviendront insuffisantes.
La fin du labeur n’est pas la fin de l’action
Nous ne voulons pas abolir l’activité humaine. Nous voulons libérer l’activité de la nécessité.
Le labeur recommence chaque jour pour maintenir la vie. L’œuvre construit quelque chose qui dure. L’action nous engage parmi les autres et révèle qui nous sommes. L’automatisation peut réduire le premier sans rendre les deux autres inutiles.
Une société libérée de la corvée ne serait pas une société où personne ne fait rien. On y apprendrait, créerait, soignerait, entreprendrait, chercherait, bâtirait, jouerait, transmettrait et participerait à la vie commune. Non parce qu’un salaire conditionne la survie, mais parce que certaines activités valent par elles-mêmes.
Le défi est plus profond qu’un partage différent du temps de travail. À mesure que les machines deviennent capables de mieux accomplir nos tâches, la valeur instrumentale de nos gestes s’affaiblit. Pourquoi apprendre, créer ou chercher si une intelligence artificielle peut produire un meilleur résultat ? Pourquoi agir lorsque l’efficacité ne nous réclame plus ?
La réponse ne peut pas être que l’humain restera nécessaire partout. Ce serait accrocher notre dignité aux limites temporaires de la machine. La valeur humaine doit pouvoir survivre à notre inutilité instrumentale.
Nous affirmons donc une distinction essentielle : une activité n’a pas besoin d’être nécessaire pour être digne. Jouer, comprendre, aimer, élever, délibérer, prendre soin, créer et se dépasser peuvent valoir par l’expérience, la relation et la transformation de celui qui agit. La machine peut produire le résultat ; elle ne peut pas vivre notre vie à notre place.
L’abondance supprime l’alibi
La modernité a augmenté notre puissance tout en fragilisant les horizons de sens qui orientaient les existences. Ce désenchantement ne vient pas du seul capitalisme. Il tient aussi à la rationalisation, à la sécularisation, à l’individualisation et à la réduction progressive du monde à ce qui peut être calculé et utilisé.
L’abondance ne réparera pas magiquement cette perte. Elle pourrait même l’aggraver. Une vie délivrée de toute nécessité peut devenir une vie livrée à la distraction, à la consommation infinie, au ressentiment ou à la compétition statutaire.
Mais elle change radicalement notre responsabilité.
Tant que la survie organise le temps, elle fournit une réponse par défaut à la question « pourquoi se lever ? ». Quand cette contrainte recule, la réponse ne peut plus être différée. L’abondance ne donne pas le sens : elle supprime l’alibi.
Le sens cesse alors d’être le supplément d’âme d’une civilisation productive. Il devient une de ses tâches centrales.
Une paideia pour des milliards
Une civilisation du temps libéré a besoin d’une éducation à la liberté.
Les Grecs appelaient paideia la formation de l’être humain et du citoyen. Leur idéal restait réservé à une minorité et reposait sur une société que nous ne voulons pas reproduire. Mais leur question revient, devenue universelle : comment apprendre à bien user du loisir ?
Notre école est encore largement organisée autour de la discipline, de la sélection et de l’employabilité. Ces fonctions ne disparaîtront pas d’un coup, mais elles ne suffisent déjà plus. Former pour un métier appelé à se transformer ne peut pas être l’horizon complet de l’éducation.
Une paideia de l’abondance devrait apprendre à choisir plutôt qu’à simplement obéir à la nécessité. Elle cultiverait le corps, le jugement, l’attention, la relation, la création, la maîtrise, le soin, la vie civique et la capacité de poursuivre une œuvre sans récompense immédiate. L’éducation ne préparerait plus seulement à exercer un métier. Elle apprendrait à construire une vie qui ne dépend pas du travail pour avoir un sens.
Elle ne dicterait pas un sens unique. Une société libérale doit préserver la pluralité des conceptions de la vie bonne. Mais pluralité ne signifie pas indifférence. Une civilisation choisit toujours ce qu’elle honore. Si elle n’honore que la visibilité, la consommation et la domination, le temps libéré les amplifiera. Si elle honore l’excellence, la générosité, la sagesse, la création, le soin et la contribution, elle ouvre d’autres chemins.
La question de la paideia est donc aussi celle du pouvoir. Qui reçoit notre attention ? À qui accordons-nous du prestige ? Quels récits donnons-nous aux enfants ? Quelles formes de contribution rendent une personne visible et reconnue ? Qui nous honorons décide en partie de ce que nous devenons.
Sortir de la culture de la pénurie
Nous ne cherchons pas le point d’équilibre entre la gauche et la droite. La troisième voix n’est pas le centre. Elle change la prémisse du débat, mais elle n’est pas neutre.
Nous sommes du côté de ceux qui augmentent les capacités : ceux qui entreprennent, inventent, produisent, expérimentent et prennent le risque de construire. L’abondance ne naîtra ni de la décroissance érigée en horizon, ni de la conservation indéfinie des situations acquises, ni de la promesse que l’État absorbera chaque choc de l’existence.
Nous reconnaissons ce que la gauche historique a apporté à la dignité, aux droits individuels et à la protection contre l’arbitraire. Mais nous considérons qu’une partie de la gauche occidentale contemporaine a transformé la protection en évitement de toute friction, l’égalité en nivellement, une certaine écologie politique en organisation de la pénurie et la critique en déconstruction sans reconstruction. Dans cette forme, un socialisme de la protection permanente est incompatible avec la transition vers l’abondance.
La droite n’a pas rompu avec ce système. Elle a souvent célébré l’entreprise, le travail et l’initiative, tout en administrant les mêmes dépendances, en protégeant les rentes et en reconduisant les institutions de la pénurie. Elle a davantage défendu l’ordre économique existant qu’elle n’a libéré les capacités de produire — sans suffisamment penser ce que la prospérité devait rendre possible.
Notre position est libérale parce qu’elle part de la liberté individuelle, du pluralisme, de l’État de droit, de l’expérimentation et de l’initiative. Elle n’est pas pour autant économiciste : le marché coordonne puissamment les moyens et les préférences, mais il ne peut décider à lui seul de ce qu’une civilisation choisit d’honorer, de transmettre et de rendre possible.
Notre principe est différent : protéger les personnes sans pétrifier toutes les situations. Réduire les frictions stériles sans abolir les frictions formatrices. Garantir à chacun la possibilité de traverser le changement, sans promettre que tout changement sera indolore.
Notre adversaire n’est donc pas un camp en tant que tel. C’est la mentalité de rareté qui transforme la sécurité en dépendance, la solidarité en immobilisme, la prospérité en rente et toute limite en guerre de distribution.
La transition exigera des compromis, des essais et parfois le choix du remède le moins mauvais. Elle ne réussira que si nous retrouvons le courage de préférer la capacité future au confort immédiat, la responsabilité à la dépendance et la construction à l’administration de l’impuissance.
Nous devons réapprendre à imaginer
Une civilisation ne se dirige pas seulement avec des intérêts et des institutions. Elle se dirige aussi avec les futurs qu’elle devient capable de désirer.
Notre imaginaire technologique est dominé par la catastrophe, la surveillance, l’effondrement ou la dépossession. Ces récits expriment des risques réels. Ils sont nécessaires lorsqu’ils révèlent ce que l’enthousiasme voudrait cacher. Mais leur monopole produit une autre forme d’impuissance : si toute puissance nouvelle conduit nécessairement au désastre, il ne reste qu’à ralentir, interdire ou attendre la chute.
Nous refusons de laisser la dystopie devenir le seul langage sérieux de l’avenir.
Rendre l’abondance désirable ne consiste pas à peindre un paradis sans conflit. Un tel monde serait aussi faux qu’ennuyeux. La tension se trouve aux frontières : entre ceux qui accèdent à l’abondance et ceux qui en restent privés ; entre la capacité technique et les institutions qui la retiennent ; entre le temps libéré et le vide qu’il peut ouvrir ; entre ce qui devient abondant et ce qui restera rare ; entre la puissance des machines et la souveraineté humaine.
Nous avons besoin de récits qui habitent ces frontières. Des récits assez lumineux pour donner envie de construire, assez honnêtes pour conserver les contradictions, assez concrets pour relier l’horizon aux choix présents.
L’imaginaire n’est pas la décoration du projet. Il est une de ses infrastructures.
Ce que l’abondance rend ordinaire
Une civilisation se révèle moins par ses prodiges que par ce qu’elle rend ordinaire.
L’abondance ne se reconnaîtra pas d’abord à des machines spectaculaires. Elle se reconnaîtra au poids que la nécessité aura cessé d’exercer sur les gestes les plus communs.
Une journée d’abondance n’est pas une journée sans effort, sans obligation ni contrariété. C’est une journée dont la première question n’est plus nécessairement : comment payer le droit d’exister ? Le logement, l’énergie, l’alimentation, la mobilité, les soins et l’accès au savoir forment un sol plutôt qu’une récompense attachée à l’emploi. Une maladie, une rupture ou la perte d’une activité ne menacent plus immédiatement de faire tomber hors de la société. Le temps rendu à chacun peut être consacré à un enfant, un parent, une recherche, une entreprise, une œuvre, une cause, un apprentissage ou simplement au repos, sans que chacun de ces choix doive d’abord prouver sa rentabilité.
La ville abondante n’est pas une carte postale de verre et de verdure. Elle est d’abord facile à habiter. L’eau, l’énergie et les réseaux y sont fiables. Les logements peuvent évoluer avec les vies. Se déplacer ne dévore plus une part démesurée de la journée. Les objets et les lieux sont entretenus, réparés et adaptés avant que leur dégradation devienne une fatalité. Un enfant, une personne âgée ou handicapée peuvent parcourir la ville sans devoir accomplir chaque fois un exploit d’organisation.
Mais habiter ne consiste pas seulement à être abrité. Une civilisation inscrit aussi dans la matière ce qu’elle ose imaginer. Notre-Dame et la tour Eiffel nous parlent encore parce qu’elles excèdent leur fonction immédiate : ce sont des œuvres adressées à des générations que leurs bâtisseurs ne connaîtront pas. La construction contemporaine est souvent gouvernée par l’urgence de loger, le coût du foncier, les délais et l’optimisation. La rationalisation qui a permis de bâtir en nombre tend aussi à réduire la maison à un produit standard et l’architecture à sa performance minimale : protéger du froid, de la chaleur et de la pluie.
L’abondance peut rouvrir cet espace de l’audace. Si l’énergie, les matériaux, le calcul, la fabrication, l’entretien et le temps deviennent plus accessibles, une maison peut être à la fois fonctionnelle et singulière ; un équipement quotidien peut devenir une œuvre ; une communauté peut consacrer des décennies à un observatoire, un jardin, un pont ou un monument qui dépasse la vie de ceux qui l’ont commencé. Les grandes œuvres du passé ont souvent dépendu de pouvoirs concentrés, de fortunes immenses et parfois de travail contraint. La promesse nouvelle n’est pas de restaurer cet ordre, mais de séparer l’ambition monumentale du privilège et de la subordination. Des personnes ou des collectifs pourraient porter un projet titanesque sans devoir posséder des milliards ni disposer d’une population à leur service.
L’abondance ne garantit ni le goût, ni le courage, ni la beauté. Elle peut aussi multiplier la laideur standardisée. Mais elle retire une part du veto matériel qui écrase aujourd’hui l’ambition. Elle ne promet pas des cathédrales ; elle rend à davantage de personnes le droit d’essayer d’en bâtir.
Une société a également besoin de locomotives : des projets assez vastes pour obliger la recherche, l’industrie, l’éducation et l’imaginaire à avancer ensemble. La course à la Lune, le Concorde ou le TGV n’ont pas résolu tous les problèmes de leur époque. Ils ont cependant montré qu’une collectivité pouvait se donner un but excédant la gestion du lendemain. Lorsque toute l’énergie politique est absorbée par la répartition de moyens qui manquent, cette capacité d’ambition commune s’atrophie.
L’espace est l’une de ces frontières. Il peut élargir la connaissance, ouvrir à terme de nouvelles capacités matérielles, énergétiques, industrielles ou de calcul, et surtout rendre de nouveau pensable une aventure dont l’échelle dépasse une génération. Les projets portés par SpaceX et Elon Musk remplissent aujourd’hui, pour une partie du public, cette fonction de réveil. Le reconnaître n’impose ni d’adhérer à toutes les positions de leur fondateur, ni de transformer chaque annonce en réalité acquise. Il faut distinguer l’œuvre accomplie, le programme engagé, l’hypothèse industrielle et le récit mobilisateur.
L’espace ne doit être ni une échappatoire morale à la Terre, ni un nouvel infini imaginaire offert sans droit, sans limite et sans conflit. Les ressources extraterrestres, l’industrie orbitale ou le calcul spatial restent des possibilités à instruire, avec leurs coûts, leurs délais, leurs risques de militarisation, de débris, d’appropriation et de concentration. Mais une civilisation qui refuse par principe toute frontière finit aussi par perdre le désir d’explorer. L’abondance doit augmenter notre capacité à prendre soin du monde habité et notre capacité à ouvrir de nouveaux mondes possibles.
L’école n’entraîne plus des générations entières à la rareté des places. Elle ne demande pas seulement : à quel emploi faut-il préparer cet enfant ? Elle demande aussi : que peut-il comprendre, approfondir, maîtriser, transmettre et offrir ? Les machines peuvent prendre en charge une part de la répétition, de l’adaptation et de l’accès aux connaissances ; elles rendent d’autant plus précieuses la présence d’un maître, l’exigence d’un jugement, l’apprentissage du désaccord et la découverte d’une vocation. L’éducation ne s’achève plus avec l’entrée dans la production. On peut y revenir toute sa vie parce qu’apprendre n’est plus seulement un investissement destiné au marché du travail.
Le soin ne se réduit plus à gérer trop tard des corps dans des institutions saturées. Davantage de maladies peuvent être prévenues, détectées et accompagnées. La technique absorbe une part de la surveillance, de la logistique et de l’administration afin que la présence humaine se concentre là où elle ne peut être remplacée : écouter une peur, annoncer une vérité, soutenir une fragilité, accompagner une naissance, un handicap, un vieillissement ou une fin de vie. Prendre soin d’un proche ne condamne plus aussi souvent à l’épuisement ou à la précarité.
L’activité humaine ne disparaît pas avec le recul de l’emploi nécessaire. Certains continueront de bâtir des entreprises, de chercher, d’enseigner, de cultiver, de réparer, de soigner ou de gouverner, précisément parce que ces tâches comptent. D’autres consacreront leur temps à une œuvre incertaine, à une communauté, à un territoire ou à une question dont personne ne peut prévoir l’utilité. Les tâches pénibles qui subsistent ne sont plus transformées en vertus pour ceux qui les subissent : nous cherchons d’abord à les automatiser, puis à les réduire, les partager ou les reconnaître honnêtement.
Une œuvre n’a plus besoin de justifier son existence par un marché préalable. Cela ne rend pas toute création bonne, ni toute parole digne d’attention. Quand produire devient facile, choisir, approfondir, critiquer et transmettre deviennent plus importants. L’abondance des œuvres ne supprime pas la rareté du regard ; elle permet à davantage de personnes d’entrer réellement dans la création.
Une relation est moins subordonnée à la fatigue, aux horaires, à la dépendance économique et à la peur du lendemain. Du temps redevient disponible pour élever un enfant, accompagner un parent, entretenir une amitié, accueillir un voisin ou participer à la vie commune. Cela ne produit ni l’amour, ni la confiance, ni la fidélité. Cela retire seulement une part de la nécessité qui les déforme et leur rend l’espace dans lequel elles peuvent être choisies.
Ces scènes ne prescrivent pas une vie bonne unique. Certains chercheront la maîtrise, d’autres le soin, l’exploration, la contemplation, l’engagement, l’invention, la famille ou le jeu. Certains vivront dans des métropoles denses, d’autres dans des territoires peu peuplés ; certains voudront transformer le monde, d’autres préserver ce qui mérite de durer. L’abondance ne vaut que si elle augmente cette pluralité réelle pour des milliards d’êtres humains. Réservée à quelques enclaves, elle ne serait qu’un luxe de plus.
L’abondance ne promet pas une vie heureuse. Elle élargit le nombre de vies réellement vivables.
L’abondance est un choix de société
Nous ne prophétisons pas un avenir inévitable.
Nous distinguons trois temps. Aujourd’hui, nous observons les capacités, les contraintes, les institutions et les formes de pouvoir réellement présentes. Dans la transition, nous séparons ce qui existe déjà, ce qui est expérimenté, ce qui est proposé, ce qui demeure hypothétique, ce qui est controversé et ce que nous ignorons. À l’horizon de l’abondance, nous explorons des scénarios, des choix et des risques sans leur attribuer de date sacrée.
Cette méthode vaut pour l’ensemble de la civilisation : maintenir la vie ; développer les capacités humaines ; organiser le monde matériel ; organiser la vie collective ; construire un monde commun. Santé, éducation, travail, propriété, énergie, habitat, justice, démocratie, solidarité, information, culture, relations et quête de sens seront transformés de manières différentes. Certains territoires sont déjà explorés. D’autres resteront vides longtemps. Nous préférons rendre ces vides visibles plutôt que les remplir de certitudes artificielles.
Nous faisons cependant un pari.
Nous faisons le pari que l’humanité peut augmenter ses capacités sans renoncer à sa liberté. Qu’elle peut automatiser la corvée sans automatiser la décision politique. Qu’elle peut diffuser la propriété au lieu de concentrer la dépendance. Qu’elle peut préserver des marchés ouverts sans laisser le pouvoir économique devenir souverain. Qu’elle peut accueillir le temps libéré sans sombrer dans l’anomie. Qu’elle peut produire une culture du loisir, de l’œuvre et de l’action à l’échelle de milliards d’êtres humains.
Ce pari n’est ni naïf ni garanti. Il oblige.
Une œuvre ouverte
Ce manifeste est une première carte, pas une écriture sainte.
Il contient des constats à vérifier, des positions que nous assumons, des propositions à comparer, des hypothèses à éprouver, des controverses à préserver et des inconnues à nommer. Il changera lorsque l’enquête nous donnera de meilleures raisons de penser autrement.
L’Encyclie sera le lieu de ce travail : un corpus vivant de réflexions autonomes, reliées par les grandes fonctions humaines et par les trois temps de la transformation. Elle ne cachera ni ses sources, ni ses révisions, ni ce qu’elle n’a pas tranché. Le Manifeste public ne sera pas le père de ce corpus ; il sera, à chaque étape, une composition provisoire de ce que nous pouvons le mieux défendre.
Nous ne commencerons donc pas par prétendre tout savoir. Nous commencerons par publier ce qui résiste à l’objection, puis nous élargirons le cercle.
L’ère industrielle nous a appris à produire.
L’Ère de l’Abondance devra nous apprendre à choisir, à agir et à vivre lorsque produire ne suffira plus à nous définir.
La corvée peut mourir. La liberté, elle, reste à construire.