L’origine du projet

À propos de moi

Pourquoi quelqu’un qui préfère construire a fini par prendre la parole

Sylvain Mainguenaud Publié le 14 min de lecture

Je n’ai jamais eu envie de devenir une voix publique. Je préfère construire. Parler de moi me coûte, expliquer mes intuitions encore davantage. Si je le fais aujourd’hui, c’est parce que j’ai fini par voir s’ouvrir une possibilité que je ne peux plus garder pour moi.

Quelqu’un de normal

Je suis un homme de 33 ans et je viens de la région bordelaise. Je suis issu d’une famille de classe moyenne. J’ai grandi dans l’école publique, avec une éducation classique : dire merci, respecter les adultes, faire correctement ce que l’on a à faire. Rien, sur le papier, ne me destinait à vouloir prendre part, à ma manière, à un projet de civilisation.

Mon enfance n’a pas toujours été simple. Je ne veux ni l’embellir ni en tirer une morale facile. Avec le recul, je vois seulement qu’elle a créé de la friction. Je ne crois pas que la difficulté soit bonne en elle-même : elle peut briser autant qu’elle peut former. Dans mon cas, cette friction m’a obligé à chercher des issues, à développer mes propres ressources et à continuer quand le chemin n’était pas évident.

Le refuge qui m’a appris à ne pas attendre

À 14 ou 15 ans, World of Warcraft — un jeu vidéo en ligne massivement multijoueur — a été un refuge. J’aimais le jeu, son univers et la possibilité d’y trouver une place. Mais jouer sur les serveurs officiels coûtait cher : il fallait acheter les extensions et payer un abonnement chaque mois. Ce n’était pas simple à faire accepter à mes parents.

Je me suis donc tourné vers les serveurs privés. Vers 15 ans, j’ai créé mon premier site internet. Il n’était pas destiné à administrer un serveur : c’était un site de recrutement pour ma guilde, le groupe de joueurs auquel j’appartenais. J’ai d’abord rejoint des projets plus vastes pour y contribuer. Certains réunissaient plusieurs dizaines de personnes et généraient plusieurs centaines de milliers d’euros de chiffre d’affaires. Puis, vers 16 ans, j’ai fondé mes propres serveurs, recruté des équipes pour les faire vivre et entrepris pendant plusieurs années, en parallèle de mes études supérieures.

Je ne le savais pas encore, mais cette friction m’a donné le goût de l’entrepreneuriat. J’ai appris très tôt à ne pas attendre que quelqu’un d’autre résolve un problème à ma place : face à une difficulté ou à une ambition, mon réflexe était de me débrouiller et de chercher moi-même le passage.

À la sortie de mon bac professionnel, je rêvais déjà grand, mais c’était d’abord une sensation : je me sentais à l’étroit. J’entrevoyais un horizon plus vaste sans disposer encore du savoir, des références ni des prises nécessaires pour l’atteindre. Je n’étouffais pas faute d’ambition ; j’étouffais faute de chemins.

J’ai donc voulu poursuivre mes études. Je suis entré dans une école d’ingénieurs en informatique, puis j’ai navigué, cherché ma voie et changé de cadre. Le parcours n’a pas été linéaire. Je l’ai finalement achevé par un master dans une grande école de commerce, convaincu que je devais me rapprocher des structures, des systèmes et des lieux où se prennent les décisions.

Voir plus loin que ses mains

Ma pensée part rarement d’une suite de mots ou d’étapes. Elle est d’abord visuelle, intuitive et associative : une forme d’ensemble apparaît, avec ses tensions, ses liens et sa direction, avant que je sache la décomposer ou la nommer. C’est une pensée souvent préverbale, moins linéaire qu’architecturale. Elle me permet de repérer rapidement des cohérences ou des ruptures, puis m’oblige à un long travail de traduction.

Je me reconnais dans la figure du polymathe : approfondir plusieurs domaines — technologie, entrepreneuriat, économie, politique et géopolitique — puis faire circuler les idées de l’un à l’autre pour en saisir les structures communes. Derrière un événement isolé, je cherche ainsi spontanément les intérêts, les dépendances et les forces qui se répondent.

Mais cette vision d’ensemble a longtemps eu son envers. Je percevais des choses que je n’arrivais pas toujours à formuler correctement. Je savais où je voulais aller sans parvenir à exécuter au niveau que j’exigeais de moi-même. Mes idées allaient plus vite que mes mains. Ce décalage m’a beaucoup frustré.

Ce décalage n’était pas seulement opérationnel. Mon parcours ne m’avait pas donné toutes les références, le vocabulaire ni les cartes intellectuelles permettant d’éprouver mes intuitions. Je n’étais pas dépourvu de curiosité ; je manquais de chemins d’accès. Acquérir seul ces repères, comprendre quels auteurs ou quels concepts chercher, pouvait être lent et incertain.

Je suis neurodivergent. Pendant longtemps, j’ai eu le sentiment que beaucoup d’institutions, de méthodes de travail et de critères de réussite étaient conçus pour des profils plus linéaires que le mien. J’ai aussi rencontré les codes, les réseaux et l’entre-soi de certains milieux de l’entrepreneuriat, de la French Tech et du financement public. Quand on ne possède pas ces codes, on peut toucher la porte sans vraiment entrer.

À cela se sont ajoutés quelques démons personnels. Ils m’ont parfois entravé et ils ne se sont pas évaporés. Je ne veux pas les transformer en décor héroïque. Je sais simplement ceci : je continue. Je tombe, je réorganise, je recommence. Ma résilience n’est pas une posture ; c’est une habitude acquise.

Le coût de l’exposition

Je suis un entrepreneur, mais surtout un builder. Mon réflexe naturel est de fabriquer, d’essayer et de corriger. Je préfère l’action à l’exposition. Celle-ci me demande un effort cognitif soutenu et me coûte réellement de l’énergie.

Les relations sociales ne rechargent pas mécaniquement mes batteries. Même lorsqu’elles sont désirées, elles mobilisent chez moi beaucoup de ressources cognitives. Dans certaines configurations — nombreuses, prolongées ou peu structurées — j’en ressors lessivé. Je les choisis donc avec soin. Ce n’est ni du mépris ni un refus des autres ; c’est la manière la plus honnête de préserver l’énergie que je peux consacrer à ce qui compte.

Une vision juste ne suffit pas

J’ai notamment fondé et dirigé un projet de métavers qui a réuni, à son apogée, une trentaine de personnes. Je ne parle pas d’un centre commercial virtuel ni d’un monde destiné à remplacer le réel. Nous voulions rendre accessible au plus grand nombre une expérience visuelle au plus haut niveau, grâce à des technologies cloud natives et au streaming. L’ambition était artistique autant que technique.

Le projet a échoué, pour plusieurs raisons, principalement liées à l’exécution. J’en étais à l’origine et j’en portais la direction ; cet échec est donc aussi le mien. Je crois encore que l’intuition de départ était bonne. Mais une bonne vision ne suffit pas. Elle ne compense ni les erreurs, ni les mauvaises décisions, ni ce que l’on n’a pas su construire à temps. Cet échec m’a appris ce que j’ai mieux compris en relisant L’Odyssée : Ulysse n’est pas fidèle à une route, mais à Ithaque. Il se trompe, s’égare et paie ses erreurs, mais il change de chemin sans perdre sa destination. C’est aussi ainsi que l’on apprend à faire du vélo : les petites roues permettent d’avancer, mais pas d’apprendre l’équilibre ; il faut un jour les retirer, vaciller et parfois tomber. Ce projet m’a appris à confronter plus tôt mes visions au réel : tomber ne suffit pas, encore faut-il comprendre ce qui doit changer dans la tentative suivante.

Le point de discontinuité

Puis ChatGPT est arrivé. Comme beaucoup de gens, j’ai d’abord été saisi par ce que l’outil savait faire. Mais j’ai très vite compris qu’il ne s’agissait pas seulement d’un outil plus puissant. C’était un point de discontinuité : le monde ancien restait encore debout, mais sa trajectoire venait de changer.

En physique, une discontinuité est un point où une grandeur ou le comportement d’un système change brusquement, au lieu de prolonger simplement la tendance qui précédait.

L’intelligence artificielle m’a permis de faire ce que je ne pouvais pas faire auparavant. Elle m’a aidé à combattre plus efficacement certaines de mes difficultés, à franchir des plafonds opérationnels, mais aussi intellectuels. Elle m’a surtout ouvert des chemins vers des connaissances dont je ne possédais pas les codes d’entrée : retrouver un concept, comparer des récits, identifier un auteur, remonter à des sources.

Je ne suis pas un grand lecteur par discipline. En revanche, je peux lire de manière intense dès qu’un sujet me saisit. L’IA ne valide pas mes intuitions et ne remplace ni les ouvrages ni les sources ; elle m’aide à les mettre à l’épreuve et à trouver plus vite ce que je dois réellement lire. Elle n’a pas supprimé mes faiblesses. Elle prend en charge une partie du travail qui m’entravait et me permet d’atteindre un niveau d’exécution qui m’était auparavant inaccessible. Elle a changé le levier dont je dispose.

Des projets qui auraient autrefois exigé plusieurs compétences, beaucoup de coordination et des semaines de travail peuvent désormais être engagés par une seule personne déterminée. Je peux passer plus vite d’une intuition à un prototype, d’une question à une enquête, d’une vision d’ensemble à un travail précis. Pour la première fois, mes capacités d’exécution commencent à se rapprocher de mon niveau d’ambition.

La revanche des neurodivergents

Pour moi, l’IA a quelque chose d’une revanche des neurodivergents. Pendant longtemps, les deux faces d’une même pièce ont joué contre moi : une pensée intuitive et architecturale me permettait d’entrevoir un système, mais ma difficulté à traduire cette vision en séquences linéaires, en livrables réguliers et en exécution irréprochable en réduisait la valeur visible.

J’ai des amis et des connaissances qui ont suivi des parcours d’excellence. Certains ont travaillé dans les plus grands cabinets de conseil. Je sais l’exigence, la discipline et la quantité de travail nécessaires pour atteindre ce niveau, et je les respecte profondément pour cela. Mais l’IA provoque une inversion brutale : une part croissante de ce qui était rare et coûteux — rassembler l’information, comparer, structurer une analyse, modéliser un scénario, produire un livrable solide — devient disponible à la demande. Leur jugement et leur expérience ne disparaissent pas ; l’exécution, à elle seule, ne constitue simplement plus la même forteresse.

Inversement, ce qui ressemblait auparavant à ma faiblesse devient central : sentir une direction dans la complexité, relier des silos, formuler une intention avant de savoir encore la décomposer. À l’ère de l’IA, la compétence décisive n’est plus seulement d’exécuter chaque geste mieux que la machine. C’est de savoir quel problème poser, comment le découper, quels modèles, outils et humains orchestrer, puis de juger le résultat et de le reconnecter au réel.

C’est le cœur du travail que je mène aujourd’hui auprès d’entreprises françaises, entre conseil et transformation opérationnelle. Il ne s’agit pas d’ajouter un chatbot à une organisation, mais de comprendre son fonctionnement, repérer les frictions, redessiner un processus et conduire les outils jusqu’au résultat. L’IA banalise une part de l’exécution ; elle ne banalise ni l’intention, ni le jugement, ni le goût, ni la responsabilité. Les profils très linéaires ne deviennent pas inutiles, mais l’excellence dans un silo ne suffit plus. La prime va davantage à ceux qui relient, orientent et orchestrent. C’est en cela, pour moi, que l’avantage s’inverse.

Sortir du récit des murs

Depuis des années, le récit collectif dominant ressemble à une succession de murs : mur écologique, mur démographique, mur économique, mur géopolitique, mur identitaire, mur sécuritaire. Entre le déni et la renonciation, les débats publics donnent souvent l’impression qu’il ne reste qu’à choisir la forme de notre recul.

Cette impression m’a longtemps tenu éloigné de l’engagement politique. Pour ne parler que de la France, je voyais un système bloqué de presque tous les côtés et impossible à redresser par quelques ajustements. Je n’y vois ni complot centralisé ni intention malveillante, mais une dette organisationnelle : des décennies de règles, de missions, d’exceptions et de dépendances empilées jusqu’à rendre l’ensemble presque illisible. Comme dans un logiciel devenu trop ancien, déboguer à la marge ne suffit plus ; certaines fonctions doivent être supprimées puis reconstruites proprement, en préservant ce qui reste sain.

Mon propre parcours politique a connu le même genre de détour. Adolescent, j’étais spontanément à droite — si l’on accepte cette simplification. Les études m’ont ensuite mis au contact d’un monde plus cosmopolite et de valeurs venues de la gauche dont je continue de penser qu’elles sont indispensables : l’égalité en dignité, l’émancipation, la protection de ceux que les structures laissent à l’écart.

Je ne suis jamais devenu un électeur de gauche. J’avais depuis longtemps l’intuition que la gauche contemporaine, dans sa forme dominante, était devenue une gauche esthétique : quelque chose sonnait faux dans ce moralisme, dans la distribution des bons et des mauvais points, dans la substitution des symboles aux résultats. À force, une partie de nos élites intellectuelles a appris à bâtir des édifices moraux d’une grande cohérence, sans avoir à répondre de leurs effets sur le réel. Comme beaucoup, je percevais la dissonance sans savoir encore en décrire précisément la mécanique. Cette intuition explique en partie que je n’aie jamais voté à gauche ; elle ne suffisait pourtant pas à former une pensée cohérente.

Je me suis plutôt installé dans un centre confortable, séduit par l’idée que l’intelligence, la compétence et le dépassement des anciens clivages suffiraient à remettre le pays en mouvement. C’est notamment ce qui m’a conduit à voter pour Emmanuel Macron. À mon échelle, La Gauche « esthétique », le court essai de Benjamin Djiane, a apporté la pièce qui manquait à mon puzzle : l’appauvrissement idéologique compensé par la surenchère symbolique. Il n’a pas créé mon intuition ; il l’a scellée en lui donnant des mots précis. Il m’a aussi montré comment, sans devenir de gauche, je m’étais laissé rassurer par les signes du « bon camp », plus confortables que l’examen des structures et des résultats.

Cette prise de conscience ne m’a pas conduit à rejeter les combats pour les femmes ou les minorités. Elle m’a conduit à une distinction plus exigeante : on peut corriger des injustices sans déconstruire chaque héritage jusqu’à zéro. Je suis aujourd’hui plus libéral au sens concret du terme — davantage de confiance dans l’initiative, la responsabilité et la production — et plus attaché aux fondations qui permettent à une société de tenir. Au fond, c’est moins une conversion qu’une clarification : j’avais souvent l’intuition, mais pas encore les éléments de lecture pour la soutenir, la corriger ou la nommer.

L’expérience de mes propres projets m’avait aussi appris qu’une intention juste ne compense pas l’absence de résultat. J’ai fini par retrouver la même dissociation dans le débat public : nous parlions beaucoup des droits et des protections, beaucoup moins de réciprocité, de responsabilité et de ce qui fonctionne réellement. Je crois à une dignité inconditionnelle, pas à l’idée que toutes les contributions se valent. Cette tension entre protection et responsabilité est devenue une part importante de ma pensée.

Je ne crois ni au déni des limites ni à la décroissance comme horizon. Je ne me reconnais pas dans une écologie qui commencerait par nous demander de produire moins, de circuler moins et d’espérer moins, tout en refusant parfois des moyens puissants comme le nucléaire. Je crois à une écologie de la connaissance, de la construction et de l’augmentation de nos capacités.

Lorsque j’ai découvert l’idée d’une ère de l’abondance, je ne m’en suis pas méfié. J’ai trouvé le récit séduisant, mais trop proche de la science-fiction pour y adhérer sans le comprendre. Il m’a pourtant suffisamment attiré pour que je commence à le tester, question après question : l’énergie, l’automatisation, le travail, la propriété, le vieillissement, les limites matérielles.

Plus je creusais, plus le récit devenait sérieux. Chaque réponse faisait apparaître de nouveaux défis ; rien ne promet une transition simple ou linéaire. Mais l’horizon cessait d’être une fantaisie. Il devenait techniquement possible et politiquement décisif. J’y ai surtout trouvé le plus beau récit collectif que ma courte vie m’ait permis d’entrevoir : une épopée supérieure aux individus et aux camps, un projet de frontière qui relève le regard. L’ambition martienne de SpaceX produit quelque chose de cette nature : elle place de nouveau une aventure à la frontière de l’humanité. L’ère de l’abondance m’apporte ce même sentiment d’espoir, mais pour l’ensemble de notre civilisation.

L’IA, la robotique et l’énergie peuvent faire reculer une partie de la rareté matérielle. Elles peuvent aussi concentrer le pouvoir, approfondir les dépendances et rendre la transition brutale. Le pivot déplacera des métiers, des statuts et des repères, et exigera une capacité collective que rien ne garantit. L’enjeu n’est pas de conserver les frictions stériles du présent, mais de traverser la rupture puis de remplacer la nécessité subie par des difficultés formatrices ou choisies. Rien n’est écrit. C’est précisément pour cela qu’il faut penser la destination avant que la trajectoire ne se dessine par défaut.

Pourquoi je parle maintenant

Aujourd’hui, me taire me coûterait davantage. Pour la première fois de ma vie, je vois un horizon capable de rendre de l’espoir à la France, à l’Europe et, plus largement, à notre civilisation : des sociétés plus prospères, plus sûres, plus libres, où le progrès redevient quelque chose que l’on désire au lieu de le subir. Cet horizon est devenu suffisamment sérieux pour être travaillé, et suffisamment incertain pour qu’il faille le mettre en discussion.

Je ne prends donc pas la parole pour occuper l’espace, mais pour mettre ce travail à disposition. L’IA m’a donné les moyens de documenter mes intuitions, de les confronter aux sources et de les transformer en propositions que d’autres peuvent examiner, contredire et prolonger. Elle ne rend pas l’exposition confortable ; elle me donne un levier suffisant pour que cette contribution devienne possible.

Ma contribution est précise : relier des sujets souvent traités séparément, enquêter sur les conditions du passage et rendre l’horizon compréhensible. Je ne porte pas seul ce projet et je ne prétends pas en connaître toutes les réponses.

Je n’ai pas la certitude que l’abondance adviendra. J’ai la conviction qu’elle est devenue possible. Entre cette possibilité et le monde, il y a une transition à construire. C’est là que je veux être utile.